Suspectés d’hérésie (Suspected of heresy)



Développé en première partie à la Casa de Velázquez (Madrid), ce projet porte sur la période de l’Inquisition en péninsule ibérique (XVIe – XVIIIe siècles). Je me concentre sur le développement de crypto-religions (crypto-judaïsme ou marranisme, crypto-islam) ; coupées de leurs religions-mères par la politique répressive d’alors, ces îlots de résistance développent leurs propres rites syncrétiques. L’exil de ces communautés, lorsqu’elles choisissent de fuir, engendre la naissance de nouvelles langues (judéo-espagnol ou ladino). M’intéressant particulièrement aux faux documents, reliques et traités religieux datant de cette époque, aux faux noms pris pour se cacher et par là à la question d’une double ou multiple identité, à celle des stéréotypes physiques, je construis mes installations comme les prolongements d’éléments visuels, textuels ou de témoignages accumulés lors de cette recherche, à la manière d’une archéologue.

The first part of this project, which is about the Spanish Inquisition (XVIth-XVIIIth centuries) has taken place in Madrid, at Casa de Velázquez. I’ve been focusing on the secret religions which appeared, following the forced conversions of Jews and Muslims under the reign of Isabel and Ferdinand the Catholic. These resistant communities developed their own syncretic rites, and people choosing to flee from death or imprisonment, their own languages, nourished from the new lands they were living in (judeo-spanish or ladino). I’ve taken a strong interest in some false documents, relics and religious treaties that were written at this time, in the false names that were used, in the physical stereotypes which existed, and in the multiple identities people took consequently. As an archaeologist, I’ve been building my installations beginning with visual elements, texts, testimonies, archives I’ve been finding all along this research.




Renommer #1 (Renaming #1), 2018
185 x 105 x 18 cm – papier gaufré, fil de coton, plexiglass, socle en bois
embossed paper, cotton thread, plexiglass, wooden pedestal

et, and

Renommer #2 (Renaming #2), 2019
185 x 118 x 18 cm – papier gaufré, fil de coton, plexiglass, socle en bois
embossed paper, cotton thread, plexiglass, wooden pedestal 




Juan Correa de Vivar, peintre sous l'Inquisition, fait le portrait entre 1533 et 1535 de quatre prophètes de l'Ancien Testament, dont le nom à consonance hébraïque est inscrit sur des banderoles - typiques de l'art baroque espagnol - flottant au-dessus de leur têtes. Or, tout nom juif était à l'époque proscrit en société : les nouveaux-chrétiens, notamment ceux pratiquant en secret le judaïsme, avaient pris noms et prénoms d'origine catholique. Toutefois, une certaine forme de transmission de ces noms (d'oncle en neveu, de tante en nièce et non de père en fils...) garantissait la reconnaissance entre membres de la communauté, ainsi qu'un brouillage des pistes des autorités inquisitoriales. Ce sont ces nouveaux noms, ceux d'une famille entière, que j'ai gaufrés au recto et au verso d'une de ces banderoles désormais matérialisée.

Juan Correa de Vivar was a painter at the Spanish court during the XVIth century ; between 1533-35, he painted the portrait of four Ancien Testament's prophets. Their names, traditional Jewish ones, are written on the phylacteries (typical banners seen in Spanish Baroque pieces of art) floating above their head. At this time, really wearing a Jewish name was obviously forbidden : marranos, who were practicing judaïsm in secret, had taken catholic names and surnames. But they were passing them on to their descendants in a special way (from an oncle to his nephew, from an aunt to her niece and not from a father to his son) which would help them identify other people as members of the same community, and would keep them away from the Inquisitorial authorities. The names which are engraved on these paper banners are those of two marranos families living at the time.


Documentation du travail / documentation of the work ︎
La rouelle (2019 - en cours)
140 x 140 x 165 cm – bois de pin, contreplaqué, miroirs gravés, toile de coton
pine wood, plywood, engraved mirros, cotton fabric




Tout lieu de culte est un espace de regard social ; à plus forte raison, c'est le cas de la cathédrale de Tolède, dont les nombreuses chapelles, grilles, perspectives resserrées amènent l'oeil à observer son voisin sans être vu. Le port d'un signe distinctif, marqueur d'appartenance à une communauté, renvoie aux mêmes jeux de regards : évités, soutenus, discrets, pénibles.
Construisant une grande maquette reprenant le plan de cette cathédrale, j'y ai inclus douze mirois à l'emplacement de chacune des chapelles, agencés en périscope, les uns reflétant les autres. Sur chacun d'entre eux, un personnage est gravé : un "hérétique" portant la rouelle, pièce de tissu imposée aux juifs à la fin du Moyen-Age, et des membres de l'entourage du roi.
En tournant autour de l'installation, les gravures se superposent et mêlent les individus, renvoyant l'image de l'un à l'image de l'autre.

Places of worship are privileged spaces for people to look at each other. Toledo's cathedral was built including numerous grids, chapels, narrow perspectives allowing anyone to glance at his neighbour without being seen. Wearing a distinguishing sign, signifying one's belonging to a community, allows similar glances (avoided, steady, discreet, grievous) to exist.
I've built a large model of this cathedral, including twelve mirrors, each one on the site of a chapel. Functioning as a periscope, they reflect each other from the first to the last. On them have been engraved small figures : some of them are "heretics" wearing the "rouelle" (piece of fabric that the Jews had to wear at the end of Middle-Ages), the others are member of the court.
Turning around the installation, it is possible to see the engravings superimpose, melting these normally opposite groups.



Documentation du travail / documentation of the work ︎
Suspectés d’hérésie (Suspected of heresy), 2019
480 x 210 x 10 cm – Serge de coton, toile de coton, fil de coton, fil de laine – installation sonore par Carlos de Castellarnau ︎
Cotton serge, cotton fabric, cotton thread, wool thread – sound installation by Carlos de Castellarnau ︎




Sur le ce pan de tissu sont brodés des ensembles abstraits de lignes, figures antropomorphes ou, parfois, visages entièrement reconnaissables. Ce sont les portraits d'individus recherchés pour s’être rendus coupables d’hérésie. Retracés à partir de descriptions écrites trouvées dans les archives de l’Inquisition espagnole, je les ai ensuite diffractés, éclatés puis agencés en séries, au sein desquelles un même visage se répète tout en variant subtilement. Chacune de ses descriptions faisait aussi bien appel à des stéréotypes raciaux qu’à des détails physiques d’une extrême précision. La composition d’ensemble dessine, vue de loin, un paysage (dont j'ai observé le relief en Castille, non loin de Ségovie). L’utilisation du tissu est un clin d’oeil au Saint-Suaire, dont la fonction était de capturer l’essence unique d’un visage.
Une installation sonore de Carlos de Castellarnau, mixant ces descriptions de suspect et les travaillant à la manière du motif, accompagne ce travail.

On this piece of fabric are embroided abstract sets of lines, anthropomorphous figures and recognizable faces. They are portraits of researched people, accused of heresy. I drew them basing myself on written descriptions, found in archives of Inquisitorial trials, before diffracting, bursting and transforming these drawings into series, in which they vary slightly. Each of these written descriptions relies on very precise details (like the shape of a nail), as well as racial stereotypes, which I tried to express. The whole composition draws a landscape, which I could observe near Segovia, in Castilla. Using the fabric was a reminder of the meaning of the Veronica, widespread picture during the Spanish "Siglo de Oro", which wills to capture the essence of a face. This embroidery comes with a sound piece by Carlos de Castellarnau, mixing the descriptions of the suspects with rattle sounds, and making it similar as the visual pattern.


Documentation du travail / documentation of the work ︎
Relire – Relier (2019)
310 x 130 x 72 cm – bois massif (makoré), bois de pin, miroir
Raw wood (makoré), pine wood, mirror




Relire-Relier donne à voir deux textes gravés sur une poutre de bois brut, l’un circulant tout autour de sa tranche, l’autre, de son méplat. Ils font référence à deux livres qui se font écho, transcendant les âges, à travers le concepts qu'ils convoquent : le déchiffrage, la fragmentation, l’élusion.
Le premier, datant du XIIe siècle, est un livre liturgique au somptueux plat de reliure couvert d’inscriptions effacées par le temps, codifiées par les abréviations épigraphiques de l’époque. Le second est un fragment de l'Ancien Testament, copié au XVe siècle, parmi de nombreux qui ont été retrouvés, cachés dans la reliure de livres profanes à travers toute l'Europe. Relire et relier sont les mots-clefs qui les unissent, et qui sont transversalement gravés sur la poutre. Un miroir placé au sol permet l’entière lecture des inscriptions.

Two sentences are engraved on this wooden beam. One of them runs all around its edge, the other around its larger side. They refer to two books from to different periods and places but which have inner links, each of them being about fragmentation, decrypting, disappearance. The first one is a German liturgical book from the XIIth century, which somptuous binding cover has been covered with abreviated epigraphic inscriptions, now fading out. The second one is a fragment cut out from a XVth century Spanish copy of the Old Testament. Many of these fragments, including this one, have been found all through Europe, within the bindings of secular books.
"Relire" (re-read) and "relier" (binding, but also connecting) are the two keywords which unite the German book and the Spanish fragment. They are engraved crosswise on the beam, connecting the two initial texts.



Documentation du travail / documentation of the work ︎